Mme BOUCICAUT

Le centenaire de la mort de Mme BOUCICAUT nous a paru l'occasion de rappeler que parmi ses immenses bienfaits, le pont intéressait directement les Gergotins par l'ouverture des relations qu'il apporte avec la rive gauche de la Saône. Mr GUILLOT A. du Groupe d'Etudes Historiques de VERDUN prépare un hommage vibrant à la grande dame de VERJUX. Son livre, original, paraîtra à la fin de 1988. Il a bien voulu nous communiquer les archives qu'il a recueillies sur la construction du pont. Elles ont rendu possibles ces quelques lignes en nous permettant d'évoquer la vie nos concitoyens, il y a cent ans. Nous l'en remercions vivement, et attendons avec impatience la sortie de son ouvrage très documenté.

The hundredth anniversary of Mme Boucicaut’s death is a fitting occasion to remember that, among her immense good works, the bridge over the Saône, linking the lives of the inhabitants of GERGY to those of VERJUX on the left bank, continues to be of consequence to local populations. Mr. A. GUILLOT from the Historical Study Group in VERDUN has prepared a lively tribute to this grande dame from VERJUX. His original work was published in 1988. He leads us into the archives and presents us with everything he gathered on the construction of the bridge across the Saône between Gergy and Verjux. A few lines suffice at times to evoke the lives of the inhabitants a century ago. We heartily thank him for this and await with impatience the appearance of his further documented work.

Une barrière

Les rivières et les fleuves navigables sont considérés comme des voies commodes de communication, de pénétration dans les terres, des axes de peuplement et de civilisation. Mais ils constituent aussi des frontières naturelles difficiles à franchir. La Saône n'échappe pas à la règle. D'une part route des invasions pendant les millénaires, elle constituera demain un tronçon essentiel de la liaison Rhin-Rhône, Nord et Sud de l'Europe. D'autre part, limite géographique de la Bresse, elle a servi de ligne de démarcation de 1940 à 1942 et pendant des siècles, elle a constitué un obstacle aux échanges entre Verjux et Gergy.

Le fonctionnement de la rivière a toujours présenté des difficultés malgré son indolence apparente. Les gués, autrefois points de passage obligés en période de basses eaux, étaient des lieux de prédilection pour attaquer les caravanes et les voyageurs isolés. Les armes, monnaies, jarres et autres pièces anciennes retrouvées à Bougerot en particulier, en témoignent. Inutile de préciser qu'en période de hautes eaux, les gués devenaient infranchissables. Plus tard, les barques ont permis le transport des personnes et marchandises légères. Enfin. au siècle dernier le bac pouvait se charger de plusieurs tonnes de voitures attelées et de gens, moyennant paiement d'un sou vers 1880-90. Le passeur obtenait la "Ferme des droits à percevoir" par un bail de 9 ans adjugé aux enchères publiques en mairie de Verdun. La stabilité et la sécurité de "la plate", se trouvaient parfois mises à rude épreuve en période de crue. C'est ainsi que le 22 Novembre 1876, par fort vent du nord et malgré un faible chargement estimé à 2500 kg, un grave accident avait causé la mort d'un homme, Mr Cretin, et la perte d'un cheval, d'une voiture et des marchandises d'un vivandier de Volnay revenant du marché de St-Martin. Le passeur éprouvait parfois des difficultés pour encaisser le droit de passage. Ainsi une délibération du Conseil du 18 Septembre 1881, pendant le mandat de M LORANCHET, Maire, rappelle le vote d'une gratification de 25 Frs en faveur du Sieur MUGNIER-GUERIN qui, "le jour de la fête des écoles de GERGY et VERJUX n'a pu se faire payer régulièrement tant l'affluence était grande". Il a jugé "qu'il y avait lieu de l'indemniser de ses pertes".

Quelques années plus tard, en 1884, à l'occasion de l'inauguration simultanée des nouvelles écoles de GERGY et VERJUX, le franchissement de la Saône par mauvais temps se révéla difficile. Madame BOUCICAUT présente, en prit conscience. Et après avoir offert à son village natal le superbe groupe scolaire avec mairie que nous connaissons, elle pensa qu'un pont reliant les deux communes était indispensable et rendrait d'immenses services à ses concitoyens.

A barrier

Rivers and streams that can be navigated are seen as a useful means of communication, ways of penetrating into territories, and represent the pivot of population and civilisation. But they can also constitute natural barriers that are difficult to overcome. The Saône is no exception. On the one hand, a route for invasions over the centuries, later it became an important link between Rhine and Rhone, between northern and southern Europe. On the other hand, as the geographical frontier of the Bresse region from 1940 to 1942, it served as the line of demarcation and, for many centuries, it represented an obstacle to close relations between Verjux and Gergy.

Despite its calm appearance, the functioning of the river has always presented difficulties. In earlier times, the fords were points of passage at low water levels and favoured places to attack caravans or isolated travellers. This is borne out by the finding of weapons, coins, earthenware and other antiques, especially in the hamlet of Bougerot. Needless to say, at high water levels the fords became impassable. Later, small boats enabled the transport of passengers and light merchandise. Finally, at the end of the 19th century, larger ferry vessels appeared, which could be loaded with many tonnes of carts and carriages, for the price of a sou around 1880-90. The ferryman obtained the “right to charge” with a nine-year lease, granted at public auction held by Verdun’s town council. In times of hardship, the stability and security of “the punt” was subjected to great trials. This was the case on 22nd November 1876, when, despite a light load estimated at 2500 kg, a strong north wind led to a serious accident in which one man, M. Cretin, died, and other losses included the loss of a horse, a carriage and merchandise from the vivandier from Volnay, who was on his return journey from the market at St-Martin. The ferryman also had difficulties at times to collect his fare. Notes on a council meeting of 18th September 1881, during the period of office of Mayor LORANCHET, reveal the result of a vote for a 25-franc bonus in favour of Segnieur MUGNIER-GUERIN who “on the day of the school fetes in Gergy and Verjux, due to the high numbers travelling from one side of the river to the other, was unable to collect fares in a regular manner." He considered that he should be compensated for his lost revenue.

Some years later, in 1884, with the simultaneous inauguration of new schools in Gergy and Verjux, bad weather made the crossing of the river difficult. Madame BOUCICAUT, who was present on the occasion, became aware of the situation. And, after offering her native village the superb scholarly edifices with town hall that we can still admire today, she concluded that it a bridge was indispensable to join the two communities, thus rendering immense services to her fellow citizens.

Le Projet

Elle demande aux Services des Ponts et Chaussées de Saône-et-Loire d'étudier un projet. Un ingénieur de la subdivision de Chalon sur Saône. Monsieur TOURTAY, en fut chargé. Il adopta une technique nouvelle alliant la légèreté, l'élégance et la forme, la qualité des matériaux et l'économie.

Formé de 5 arches surbaissées de 40 m de longueur chacune et 5 m de flèche, s'appuyant sur des piles de 4 m de largeur construites sur pilotis, l'ouvrage mesurait 216 m. L'écartement de 8 m entre les parapets avec une chaussée de 5 m et 2 trottoirs de 1,50 m donne une idée de l'ampleur de la réalisation et de la commodité apportée à la circulation. La hauteur prévoyait un libre passage de 2,88 m au-dessus des plus hautes eaux de la crue de 1840. A chaque extrémité, les culées encore en place s'ornent chacune de deux chandelles portant les inscriptions demandées par Mme BOUCICAUT. Construit en pierre de Villebois, il a coûté 486 000 Frs de l'époque, somme à laquelle il fallait ajouter 122 000 Frs pour les chemins d'accès et les abords.

The project

She applied to the relevant service (the Services des Ponts et Chaussées de Saône-et-Loire) for a preliminary study of the project. One Monsieur TOURTAY, an engineer working in the subdivision of Chalon-sur-Saône, was entrusted with the project. He drew up plans for a bridge that employed the newest technology combining lightness, elegance and form, material of high quality of and economy.

Formed with five arches under based to a length of 40 metres each and 5 metres of shaft, resting on four-metre wide supports constructed on piles, the bridge measures 216 metres. The eight-metre space between the parapets is divided into a road of five metres and footpaths of 1,5 metres on each side give an idea of the extent of the bridge’s realisation and its usefulness to traffic. The height of the bridge was planned to allow free passage for water vessels that attained 2,88 m above the highest levels of the river in 1840. At either end of the bridge, the cul-de-lampes, each decorating two candles carrying the inscriptions appointed by Mme BOUCICAUT, can still be seen. Built using Villebois stone, the construction of the bridge cost 486 000 francs, to which must be added the sum of 122 000 francs for ways of access and the surrounding approaches.

La municipalité de l'époque, avec Mr MAZUET-DUBIEF, Maire, eut à intervenir pour l'achat des terrains né-cessaires à la rectification du tracé du chemin d'intérêt commun n0 39 de St-Martin-en-Bresse à Gergy. Dans sa séance extraordinaire du 14 Décembre 1887, elle approuvait le projet d'achat présenté par le service vicinal pour un montant de 17 623 Frs, somme à imputer sur les 625000 Frs prévus par Mme BOUCICAUT, alors décédée, pour la construction du pont. Le Conseil laissait entendre que "les tentatives faites pour obtenir la cession à l'amiable des dits terrains" resteraient "probablement infructueuses" et qu'il faudrait "provoquer le décret déc

laratif d'utilité publique". Effectivement il fal-lut exproprier. Une enquête eut lieu pendant 8 jours à la mairie.Pont Boucicaut Le 12 Février 1888, le Conseil donne un avis favorable au projet "considérant qu'aucune objection sérieuse ne s'est produite". Et dans sa séance extraordi-naire du 18 Mars 1888, il approuvait "le tableau des sommes à offrir aux propriétaires, locataires. fermiers des terrains à exproprier". Enfin il eut à se prononcer par la suite dans l'acquisition de deux petites parcelles de pré à raison de 30 Frs et 60 Frs l'are sur BAZARD Adolphe et MERAY Hugues. Apparemment la commune n'engagea qu'une modeste dépense prévue dans son budget vicinal au titre de travaux sur ce chemin d'intérêt commun n0 39 et entièrement compensée par une subvention de 202,61 Frs allouée sur le fond du département par autorisation spéciale le 23 Juillet 1889.

Les Travaux

Commencés peu avant le décès de Mme BOUCICAUT. en Novembre 1887, ils durèrent près de 3 années. Une photo du pont en construction datant de 1889 orne toujours la salle de réunion de la mairie. Elle témoigne de l'importance des travaux confiés à un entrepreneur de Mâcon. Mr BRUNO. L'examen des documents comptables peut nous donner quelques idées sur la technicité, la diversité et les difficultés de la réalisation, sur les conditions de vie de la population et sur une partie des familles et des artisans de la Commune.
Pont Boucicaut
La photo montre la quantité des bois utilisés et l'habilité du travail des charpentiers. Un scaphandre permettait d'inspecter le fond du lit de la Saône qui se révéla pas très porteur. Il assurait le guidage et la surveillance des implantations. Une locomotive consommant des ki1os de chiffons actionnait une pompe pour "l'épuisement des quatre caissons correspondant aux quatre pi-les. Les mariniers de Verjux, des maçons et manœuvres, tâcherons, terrassiers travaillaient sur place avec les charpentiers, tandis que les messagers et voitures approvisionnaient le chantier à partir de Chalon, Fontai-nes et surtout la gare de GERGY construite au début des années 1870. (Une délibération de 1868 réclame l'installation d'un bureau de poste, appuyant en outre son argumentation sur la progression attendue du courrier qu'entraînera la construction prévue dans 18 mois de la gare de chemin de fer). L'hiver très rigoureux de 1890 Pont Boucicautaugmenta les difficultés, obligea à casser la glace en plusieurs occasions .  Collations et vin chaud attestent de la pénibilité des conditions atmosphériques . Enfin les acacias de part et d'autre de la route de Verjux  semblent avoir pour origine les 8000 plants achetés aux fins de plantation sur ces talus.

Les prix pratiqués à l'époque, comparés les uns aux autres, donnent quelques indices sur le pouvoir d'achat des ménages et permettent d'en apprécier l'évolution.

Les tarifs horaires pratiqués s'étageaient de 0,25 Frs:

0,30 Frs pour un manœuvre, à 0,50 Frs pour un maçon, un marinier, à 0,60 Frs pour un charpentier, un paveur ou le chauffeur de la locomobile le jour et 0,75 Frs la nuit. Les prix de journée 2,50 Frs - 3 Frs -6 Frs permettent d'évaluer la durée du travail à 10h par jour. Un droitier percevait 5 centimes supplémentaires de l'heure, vu le gain de temps qu'il procurait au déchargement des wagons. Un voiturier recevait 1 Fr par heure de voiture à un collier.

Comparée à celle du travail, la valeur des matériaux était élevée: 1,50 Fr le sac de chaux, 3,50 Frs les 50 kg de ciment, 4,25 à 10 Frs le mètre cube de pierre, 2,25 à2,75 Frs le fil à plomb, 3,50 Frs une rame, 2 Frs le mètre de précision, 2,50 Frs une règle en sapin de 5 m, 1 Fr le kilo de graines fourragères, mais 20 Frs seulement pour 2000 plants d'acacias. Le litre de vin chaud valait 1 Fr soit 4 h de travail de manœuvre ou 2 h de maçon. Le coût de la photographie peut expliquer la rareté des documents de cette nature: 375 Frs pour frais de déplacement et clichés de 50 x 60 d'une vue d'ensemble et d'une arche du pont par un homme de l'art de Mâcon.

Une autre source, "Souvenirs d'enfance" d'Émile Jacquard (1) un contemporain puisqu'il est né en 1876, nous apprend qu'après s'être fait coiffé pour 6 sous (30 centimes), un jeune recevait 10 sous (50 centimes), voire 1 Fr le jour de la fête de GERGY. Il pouvait arrondir son pécule en décrochant l'un des trois rubans arrimés en haut du mât de cocagne, soigneusement savonné, exploit d'une récompense de 3 Frs, 2 Frs ou 1 Fr.

Durant ces trois années, l'économie de la région a bénéficié d'un supplément non négligeable d'activité:

Chagny - Fontaines pour la pierre d'enrochement et des chemins, Chalon, Verdun, Bragny, les Bordes et naturellement Verjux et Gergy qui ont fourni en plus la majeure partie de la main-d'oeuvre. Pour nous en tenir à notre commune, citons des métiers et des noms d'alors:

forgerons (Fournier Pierre, Boillot J.B.), charron (Porcheret Antoine), menuisier (Tabernier Ernest), tonnelier (Merlin Joseph), terrassier, scieur de long (Denizot François), charpentier (Baudrant Philippe), maître maçon (Clément Pierre), plâtrier peintre (Aprile Jean), bourrelier (Brosselin J.M.), marchand, négociant, fournisseur (Bruno, Lartaud, Doudon, Clément Julien, Leureau...).

Les voituriers, nombreux, assuraient l'approvisionnement, les déblaiements, le cylindrage...: Gonnot Eugène, Huard Jules, Bonnardin Jean, Fournier Jean, Guilard Louis, Mazuet J.B., Desbois Auguste, Battault Louis. Beaucoup de noms nous sont familiers, mais nombre des activités ont disparu, victimes de la mécanisation et des conditions économiques nouvelles.

(1) ouvrage aimablement prêté par Mr CHATEAU.

Inauguration

Le 24 Août 1890, le pont a été "inauguré et livré à la circulation publique".

Le courrier de l'époque relate d'une manière très détaillée les "Fêtes de Verjux" célébrées avec un "très grand éclat" devant une foule "énorme évaluée à 20 000 personnes" et ce "malgré le ciel menaçant", il faut préciser que l'inauguration était double, celle du monument élevé à la mémoire de Madame BOUCICAUT ayant une portée nationale. Tous les participants avaient rejoint Verjux par le train, la route, voitures, vélocipèdes, piétons et même la Saône que sillonnent deux gros bateaux, des barques, des périssoires.

Les sociétés du Bon Marché, Harmonie et Chorale arrivées la veille de Chalon, Harmonie de cette ville, la Musique du 56è, la Fanfare de Gergy, les pompiers, les sociétés de Secours Mutuel et des Vignerons, des sauveteurs de natation, toutes avec leur bannière, les gendarmes à cheval, des élus nationaux et départementaux, le Préfet, les représentants des administrations, les exécuteurs testamentaires de Mme BOUCICAUT, MM Quanet et Mazuet-Dubief, maires de Verjux et Gergy et leurs conseillers municipaux, ... participaient au défilé après réception à la gare locale.

Après la visite du Pont, l'inauguration du monument commençait par "l'exécution magistrale" de l'hymne funèbre et triomphal de Victor Hugo par l'Harmonie et la Chorale du Bon Marché. Mr Loranchet, ancien député, chargé par le comité de patronage de remettre l'ouvrage commémoratif à la commune de Verjux dit ensuite "l'inépuisable bienfaisance" de la patronne du Bon Marché, la discrétion de ses libéralités, leur diversité et leur importance, et sa satisfaction de confier l'œuvre de MM Boileau et Perrey "à l'un des amis les plus sincères et en même temps à un des admirateurs les plus convaincus de Mme BOUCICAUT', suivent les discours de Mr Plassard, administrateur du Grand Magasin et de Mr le Préfet. La poésie d'un employé clôturait d'émouvante manière la cérémonie. Et tout se termina par un banquet de plusieurs centaines de couverts, offert et organisé par le Bon Marché. Deux trains assurèrent le retour des participants sur Chalon. Jamais Verjux n'avait été le centre d'une manifestation d'une telle ampleur et d'une telle qualité.

Avec l'achèvement du pont s'ouvrait une étape nouvelle dans la vie des habitants de cette commune, dans leurs relations avec la rive droite en particulier. Nous concluons avec l'appréciation de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de 1891: "C'est un ouvrage considérable, comparable, sinon supérieur aux plus grands ponts en maçonnerie qui existent en ce moment. Il répond complètement, croyons-nous aux vues de la donatrice, et par les services qu'il rend à la population de Verjux et par ses qualités de hardiesse, de grandeur et de simplicité".

Très esthétique, techniquement réussi, brillamment inauguré, le pont, généreusement offert par Mme BOUCICAUT à son village de Verjux, allait marquer les rapports de nos deux villages depuis cette année 1890, rapports de tous les jours, mais aussi rapports des moments difficiles: crue de 1910, occupation allemande et destruction, crue de 1955, pont provisoire actuel.

Un lien entre les hommes

Les relations avec nos voisins d'outre-Saône, pour ancestrales qu'elles soient, n'en présentaient pas moins, comme tout ce qui est humain, des aspects tantôt sereins et de bonne civilité, tantôt des côtés moins amènes.

Commençons par les derniers, les plus anecdotiques même s'ils furent réels, pour rappeler la "Guéguerre" des petits vachers, héritiers peut-être des lointaines querelles des Eduéens de la rive droite, et des Séquanes de la rive gauche. Emile Jacquard, dans ses "Souvenirs d'enfance", déjà cité dans la première partie de cet article, rapporte les thèmes, en patois naturellement des joutes oratoires disputées par dessus la Saône:

"Torne, vire mon bôton

Les Geargy sont des évortons"

"Les Vorjeux, les culs maillés,

Les mingeous de chats crevés"

"Les Geargy, les pataquis,

Les mingeous de chats peuris ".


Les anciens ont souvenance de ces échanges inoffensifs et d'autres plus concrets, de volées de cailloux de part et d'autre des entrées du pont. Souvenons nous aussi que se rendre au bal, de part et d'autre de la rivière, était une expédition périlleuse qu'il valait mieux ne pas entreprendre seul et sans assurer ses arrières et les moyens d'une retraite précipitée.

Dans le travail, par contre, la coopération et l'entente étaient de mise. En effet, la gare de Gergy approvisionnait déjà Verjux. La fête des écoles de 1881 avait été organisée conjointement. Les municipalités œuvraient la main dans la main. La circulation des salariés, commerçants, artisans, du médecin et des clients, gagna en facilité et en efficacité. Les activités de Gergy concernant la forêt, la tuilerie, les cultures et la vigne des Bourgeois, puis la gravure et le Centre des essences de l'armée, utilisaient de nombreux ouvriers, traités diversement. Le registre des délibérations du Conseil Municipal nous apprend les noms de quelques médecins installés à Gergy à la fin du siècle précédent: Loranchet qui fut député (Maison de M. et Mme DEVILLARD), Larcher parti ensuite à Verdun, Djelalian monté à Paris, Rétéossian son successeur.. Le docteur Djelalian, dans la séance du 24 Décembre 1899 est "félicité pour son dévouement, sa science intelligente des antiseptiques par les méthodes Pasteur et ses soins empressés" qui ont contribué à la prompte guérison des blessés, au nombre de cinq soignés à l'école transformée en hôpital, à la suite d'une explosion d'acétylène au Café Colas.

Le commerce local bénéficie lui aussi de la clientèle et des approvisionnements de la rive gauche. Le marché aux volailles occupait les deux côtés de la place de la mairie, tandis que les "bourriques" attendaient, alignées derrière l'église. Les commerçants toutes branches, s'installaient place de l'église, et les maraîchers devant actuellement la boucherie de M. et Mme Nomblot et le poste d'essence, les négociants d'autrefois comportant une boulangerie, un marchand de chapeaux et un autre de légumes.

La foire aux porcelets se tenait à l'emplacement actuel du monument aux déportés. Le 22 Septembre se tenait une fête - foire aux bestiaux, à l'occasion de laquelle chaque aubergiste s'approvisionnait avec un fût de blanc bourru de la Côte, les vendanges locales ne commençant en général qu'après le premier octobre et entraînant le prolongement des vacances pour les grands écoliers. Autre signe d'essor économique rural, en 1900, le Conseil Municipal demanda la création d'un dépôt d'étalons. "Cette station serait bien située à Gergy pour servir les intérêts de l'agriculture des deux rives de la Saône". En 1905, un décret ministériel la supprimait pour insuffisance du nombre de juments saillies. L'année 1899, à l'occasion de l'organisation d'un réseau téléphonique départemental, une délibération donnait un aperçu de l'activité et des fortunes. Le Conseil demandait le raccordement du bureau télégraphique Gergy-Gare au bureau de la poste et, pour le téléphone, estimait "que le nombre des abonnés pourrait être au début de cinq à dix, pouvant comprendre les Graveurs, les Négociants résidant ou ayant maison de campagne à Gergy, les Médecin, Pharmaciens, Notaire et aussi les Bourgeois". Mais vu le montant des dépenses, la création du ré-seau téléphonique fut ajourné l'année suivante jusqu'en 1910, où une nouvelle décision incluait la construction du bu-reau de poste actuel pour 1912.

Depuis, les relations par le pont Boucicaut n'ont fait que s'amplifier entre les habitants des deux communes sur le plan économique, et naturellement, comme chacun peut le constater, sur le plan social et familial: mariages, vie des sociétés, vie religieuse, école... En effet, toutes les associations de loisirs Foyer Rural, troisième âge, pétanque, foot-baIl, tennis, judo, comité des fêtes, fanfare, ... comportent un nombre non négligeable d'adhérents actifs de Verjux. L'Espérance autre-fois déjà comptait des gymnastes talentueux de cette commune.

Le pont offre à chaque groupement l'aire des deux villages et un réservoir humain de 2500 habitants qui assure une certaine régularité de recrutement au fil des ans et des possibilités d'action améliorées. Le Comité des Fêtes veut-il orga-niser un concours de tir aux pigeons en toute sécurité? Il fran-chit la rivière allègrement, et est accueilli de la même manière. L'église de Gergy est-elle impropre, pour cause de réparation, à la célébration d'un mariage? Celle de Verjux ouvre ses portes aux fidèles. Le nombre de jeunes enfants à pré-scolariser est-il insuffisant à Verjux ? Qu'à cela ne tienne, la coopération avec Gergy permettra de construire ici une quatrième classe maternelle. Le médecin ne peut-il s'installer à Gergy ? Il le fait volontiers à Verjux. Les exemples ne manquent pas de l'interdépendance de plus en plus marquée de nos deux communes, du fait de leur proximité et des facilités de communication apportées par le pont.

La crue de 1910

Cette inondation allait faire ressortir un autre avantage inappréciable du pont Boucicaut: la certitude de secours rapides, c'est-à-dire la sécurité.

D'après nos anciens, l'année 1910 reste marquée par un temps exécrable et par des récoltes déplorables. Les pluies continuelles avaient entraîné un niveau élevé des eaux, et plusieurs crues. Le foin coupé était chargé vert, et remonté dans les champs pour le sauver et essayer de le sécher. Le blé germait sur pied. Récolté par petites quantités, il était rentré en vrac. Vraiment cette année 1910 a laissé de bien pénibles souvenirs. Et la crue de janvier en avait été le mauvais présage.

Au cours de cette première grande inondation du siècle, l'eau atteignit 8, 21 m à Verdun, coCrue 1910ntre 8,10 m en 1840. Un jour de grand vent vit s'amplifier les assauts des vagues submergeant la digue. Tout le monde fut mobilisé pour la renfor-cer avec en particulier des planches, du fumier... Elle céda tout près de la route, non loin du monument érigé à la mémoi-re de Mme Boucicaut. Le pont permis l'apport et le déversement de pierre dans la brêche naissante.

Devant le danger, gens et animaux avaient été évacués. La chaussée rassurante du pont les avait tout naturellement guidés chez nous. Une délibération du 10 Février 1910 nous le confirme. "Le Conseil Municipal considérant que la commune de Gergy a fait acte de solidarité en venant en aide à la popu-lation de Verjux menacée par l'inondation du 28 Janvier, en donnant asile pendant trois jours, aux habitants de Verjux et à leur bétail, estime qu'il n'y a pas lieu de faire dans la commu-ne, une souscription publique pour secours aux inondés. Mais la commune de Gergy, prenant part à la situation pénible des inondés du département de Saône-et-Loire, vote la somme de cinquante francs...

L'Occupation

Le pont continua pendant des décades à rapprocher les populations et à leur faciliter travail et distractions jusqu'à la dernière guerre.

Après la défaite de Juin 1940, l'occupation du territoire allait à nouveau faire de la Saône une frontière hérissée de fu-sils cette fois. La ligne de démarcation séparait Verjux, en zo-ne libre, et Gergy en zone occupée. Des douaniers allemands gardaient l'entrée ouest du pont. De l'autre côté, à hauteur de la statue de Mme Boucicaut, veillaient les Français. Ne pas-saient que les titulaires du fameux "Ausweis" qui ne préser-vait pas de la fouille. Oublier de le présenter, même pour un habitué, pouvait donner droit à un coup de semonce. Ces messieurs avaient, certains s'en souviennent, la gachette fa-cile.

Malgré toutes ces précautions, les documents pas-saient, enroulés dans le cadre ou le guidon d'une bicyclette, cloués par des punaises sous une brouette ou une charrette, ou dissimulés sous des marchandises... etc...

L'imagination, l'astuce étaient de rigueur. Le courage aussi. Devant les difficultés de franchir physiquement cette frontiè-re intérieure, les prisonniers évadés, les communistes, armé-niens, juifs persécutés, les jeunes en grippe avec le Service du Travail Obligatoire (STO) dans le grand Reich, les "terroris-tes" en quête d'un asile plus sûr, les personnalités et les docu-ments de cette armée des ombres optaient pour une tra-versée discrète, nocturne souvent, en barque ou à la nage, ou profitaient de la garde d'un douanier bienveillant. Les pas-seurs devaient observer l'horaire plus ou moins régulier des patrouilles de surveillance. Il est vrai que parfois, la nuit et le mauvais temps aidant, les soldats de ronde préféraient plon-ger dans un somme réparateur sur la paille accueillante des granges ou le foin douillet des fenils.

Ainsi, du fait d'occupants implacables, le pont perdait sa vocation de lien entre les hommes pour devenir jusqu'au 11 Novembre 1942, date de l'entrée en zone libre des troupes Hitlériennes, un obstacle dressé par les nazis racistes. Le beau pont de Mme Boucicaut devait en perdre ses arches. En effet, trop de monde lui en voulait. L'aviation alliée, tout d'a-bord qui le pilonna de torpilles à plusieurs reprises, mais le manqua fin Août 1944. Les Allemands enfin qui, après avoir fait percer d'innombrables trous de mine, les bourrèrent d'ex-plosif et le 4 septembre 1944, vers 17 heures, peu avant de se retirer, déclenchèrent une formidable déflagration. La poussière et la fumée montèrent très haut dans le ciel. Le bruit fut perçu à des kilomètres. Les vitres volèrent en éclats à plus de cent mètres à la ronde. Tous les bâtiments de Gergy tremblèrent. Le pont n'avait plus ses voûtes, ni sa large chaussée. Il avait 54 ans à peine.

La crue de 1955

La Saône séparait encore les deux villages. Les antiques moyens de traversée reprenaient à nouveau du service: les barques, puis le bac, avec la lenteur et toutes les sujétions que ces moyens comportent. M. Guérin Jules, M. Villier dit "Caraco" et M. Schmutz remplaçant, tous trois employés des Ponts et Chaussées assuraient le passage gratuit de 1944 à 1957, à la satisfaction des usagers. Mais pour autant le pont manquait. Il fit même cruelle-ment défaut au début de 1955.

Début Janvier, trente centimètres de neige s'étalèrent sur tout le bassin de la Saône et du Doubs, et beaucoup plus dans le Jura. Le 11 Jan-vier, le dégel général s'installa avec des chutes de pluie abondantes. Le lendemain, Saône et Doubs s'enflaient simultanément. Les conditions d'une crue importante se trouvaient réunies. La cote de 3,44 m à Verdun le 12, passait à 8,36 m le mardi 18, jour où commençait la décrue du Doubs à Be-sançon. Dans la nuit suivante, la digue craquait à 3 heures du matin au lieu-dit dénommé "La Brèche" depuis. Le mercredi 19, l'eau atteignait son maxi-mum à 7 heures à Verdun, soit 8,44 m, puis baissait régulièrement. A Chalon, le maximum atteint ce même jour à 11 heures avec 6,48 m passait à 6,80 m enfin de journée. Le détournement par la brèche se soldait par une baisse de 4 cm seulement des eaux dans cette ville.

Pour les habitants de Verjux, la fuite avait commencé dans l'obscurité. Le grondement lugubre des eaux s'engouf-frant dans la plaine, rompait le silence de la nuit. Une quaran-taine de bovins et une vingtaine de porcs dirigés sur Damerey étaient répartis ensuite dans d'autres villages voisins d'ac-cueil. Le vendredi 21 au soir, des vagues de un mètre ren-daient dangereux le parcours de 6 km des embarcations vers l'Est. La vedette du 35ème régiment du génie permit ensuite le remorquage de la "plate" chargée de bétail vers Gergy. Au-paravant, deux cars de CRS avaient évacué une soixantaine de vieillards, femmes et enfants sur St Maurice, Damerey et Chalon.

Les pertes en gros bovins furent minimes. Poules et la-pins qui n'avaient pu gagner les greniers, semblent avoir payé le plus lourd tribut. Alors qu'en 1840, des dizaines de maisons en briques non cuites s'étaient effondrées, cette fois elles ré-sistèrent, bien que parfois percées de part en part par un tronc d'arbre, véritable bélier conduit par le flot torrentueux. Les personnes accourues à l'aide, civils des villages voisins dont Gergy bien sûr, pompiers, gendarmes, militaires n'eu-rent pas d'autres désagréments que ceux de bains forcés dans l'eau glacée, et des frayeurs éprouvées au cours du chargement du bétail apeuré, de la conduite des embarca-tions surchargées et parfois, de leur chavirement dans les eaux tumultueuses. La rapidité de l'isolement de Verjux est illustrée par l'arrivée de deux gendarmes de St Jean des Vi-gnes venant de Damerey, surpris par la montée des flots et devant regagner Gergy. Le représentant de notre police mu-nicipale participa à la manoeure périlleuse des barques ren-dues plus instables par le poids et l'encombrement des lour-des motos. Dans son album réalise sur le sujet, au profit des si-nistrés, "Le Courrier" rendit hommage à tous les sauveteurs. Sur le rôle des pontonniers du génie, il rapportait notamment:

" La Compagnie du Capitaine Trossard faisait merveille sous les ordres du Lieutenant Pellegrin et des Aspirants Simonin et Saunier, les hommes se dépensaient inlassablement. Parmi ceux-ci, les Nord-Africains des régions d'Oran, d'Alger, de Djelfa et du Fort National n'étant pas les moins empressés à secourir les agriculteurs, leurs frères de la métropole". Pour certains, que d'eau a coulé sous les ponts! Il restait des dégâts matériels considérables à Verjux sinistré à 100 % dans ses 159 foyers et 475 personnes.

Le Pont provisoire


A la suite de cette inondation catastrophi-que, la reconstruction du pont fut sérieusement envisagée et hâtée. La solution d'un pont provisoire, celui que nous connaissons encore trente ans après, fut retenue sans doute pour des raisons éco-nomiques. Son inauguration eut lieu le 22 Septembre 1957 en présence de MM Chateau Paul et Gaudillat Paul, maires des conseillers municipaux et des sociétés des deux communes, des construc-teurs, ingénieurs, de représentants de la famille de Mme Boucicaut, du Sous-Préfet, de deux Séna-teurs et de M. Borgeot élu du canton et Président du Conseil Général. Ce dernier, après une pensée émue à la mémoire de la bienfaitrice de Verjux, dit toute son admiration à la population de ce village pour son comportement courageux suite à la crue de 1955. Un banquet à la salle des Fêtes de Gergy rassembla les participants, avec, au menu un plat préparé par chacun des restaurants de la commune:

La Galantine de Canetons truffée avec le Bourgogne Aligoté - présentée par l'Hôtel de la Gare.

La Pôchouse Gergotine avec le Meursault - présentée par l'Hôtel du Pont

L'Estouffade de Sanglier avec le Pommard - présentée par l'Hôtel du Cheval Blanc.

Le Poulet de Bresse garni avec le Mercurey - présenté par l'Hôtel de la Terrasse.

Les Fromages, le Rocher de Glace, les Petits Fours, le Bourgogne, Mousseux, Café, Liqueurs, clôturaient ces agapes très régionales.

A nouveau un solide édifice enjambait la Saône. Il n'avait rien de l'élégance et des commodités de son prédécesseur. Il n'était d'ailleurs qu'un pont provisoire.
Pont Boucicaut
Sa charge limitée à 10 tonnes constitue une entrave aux approvisionnements en matériaux lourds, au passage des cars de ramassage scolaire et même au banal transport des récoltes agricoles, le poids des tracteurs et remorques pleines dépassant couramment ce tonnage. Enfin, son unique voie et l'attente aux extrémités qui en résulte, fait regretter aux anciens les huit mètres de largeur dont cinq mètres de chaussée de son prédécesseur, sur lequel deux chars de pail-e se croisaient aisément.

Afin d'essayer d'en finir avec ce provisoire qui, comme souvent dure, les municipalités de Verjux et Gergy ont simultanément délibéré et demandé que le pont actuel soit rem-placé par un pont neuf qui souffre la comparaison avec celui offert par Mme Boucicaut, il y a un siècle. Des fonds pour les dommages subis pendant la guerre existent encore. On s'aperçoit que la reconstruction, plus de quarante ans après la fin du conflit, n'est toujours pas terminée.

Redonner aux habitants de Verjux et du Canton un moyen de communication de standing égal à celui qui existait ne serait que justice. Ce serait pour l'Etat, la région, le dépar-tement et les Communes intéressées qui participeraient sans doute à cette "réparation", la manière la plus juste, la plus di-gne et la plus sincère d'honorer à l'occasion du centenaire de sa mort, cette dame, grande et généreuse, que fut Mme Boucicaut Marguerite.

(Nous remercions toutes les personnes qui, par leurs souve-nirs, les documents mis à notre disposition nous ont permis d'évoquer le passé et, en particulier, M. Guillot du G.E.H.V., M. Chateau, M. Charles, M. Borey...).

Le centenaire de la mort de Mme BOUCICAUT nous a paru l'occasion de rappeler que parmi ses immenses bienfaits, le pont intéressait directement les Gergotins par l'ouverture des relations qu'il apporte avec la rive gauche de la Saône. Mr GUILLOT A. du Groupe d'Etudes Historiques de VERDUN prépare un hommage vibrant à la grande dame de VERJUX. Son livre, original, paraîtra à la fin de 1988. Il a bien voulu nous communiquer les archives qu'il a recueillies sur la construction du pont. Elles ont rendu possibles ces quelques lignes en nous permettant d'évoquer la vie nos concitoyens, il y a cent ans. Nous l'en remercions vivement, et attendons avec impatience la sortie de son ouvrage très documenté.

Une barrière

Les rivières et les fleuves navigables sont considérés comme des voies commodes de communication, de pénétration dans les terres, des axes de peuplement et de civilisation. Mais ils constituent aussi des frontières naturelles difficiles à franchir. La Saône n'échappe pas à la règle. D'une part route des invasions pendant les millénaires, elle constituera demain un tronçon essentiel de la liaison Rhin-Rhône, Nord et Sud de l'Europe. D'autre part, limite géographique de la Bresse, elle a servi de ligne de démarcation de 1940 à 1942 et pendant des siècles, elle a constitué un obstacle aux échanges entre Verjux et Gergy.

Le fonctionnement de la rivière a toujours présenté des difficultés malgré son indolence apparente. Les gués, autrefois points de passage obligés en période de basses eaux, étaient des lieux de prédilection pour attaquer les caravanes et les voyageurs isolés. Les armes, monnaies, jarres et autres pièces anciennes retrouvées à Bougerot en particulier, en témoignent. Inutile de préciser qu'en période de hautes eaux, les gués devenaient infranchissables. Plus tard, les barques ont permis le transport des personnes et marchandises légères. Enfin. au siècle dernier le bac pouvait se charger de plusieurs tonnes de voitures attelées et de gens, moyennant paiement d'un sou vers 1880-90. Le passeur obtenait la "Ferme des droits à percevoir" par un bail de 9 ans adjugé aux enchères publiques en mairie de Verdun. La stabilité et la sécurité de "la plate", se trouvaient parfois mises à rude épreuve en période de crue. C'est ainsi que le 22 Novembre 1876, par fort vent du nord et malgré un faible chargement estimé à 2500 kg, un grave accident avait causé la mort d'un homme, Mr Cretin, et la perte d'un cheval, d'une voiture et des marchandises d'un vivandier de Volnay revenant du marché de St-Martin. Le passeur éprouvait parfois des difficultés pour encaisser le droit de passage. Ainsi une délibération du Conseil du 18 Septembre 1881, pendant le mandat de M LORANCHET, Maire, rappelle le vote d'une gratification de 25 Frs en faveur du Sieur MUGNIER-GUERIN qui, "le jour de la fête des écoles de GERGY et VERJUX n'a pu se faire payer régulièrement tant l'affluence était grande". Il a jugé "qu'il y avait lieu de l'indemniser de ses pertes".

 Quelques années plus tard, en 1884, à l'occasion de l'inauguration simultanée des nouvelles écoles de GERGY et VERJUX, le franchissement de la Saône par mauvais temps se révéla difficile. Madame BOUCICAUT présente, en prit conscience. Et après avoir offert à son village natal le superbe groupe scolaire avec mairie que nous connaissons, elle pensa qu'un pont reliant les deux communes était indispensable et rendrait d'immenses services à ses concitoyens.

Le Projet

 Elle demande aux Services des Ponts et Chaussées de Saône-et-Loire d'étudier un projet. Un ingénieur de la subdivision de Chalon sur Saône. Monsieur TOURTAY, en fut chargé. Il adopta une technique nouvelle alliant la légèreté, l'élégance et la forme, la qualité des matériaux et l'économie.

 Formé de 5 arches surbaissées de 40 m de longueur chacune et 5 m de flèche, s'appuyant sur des piles de 4 m de largeur construites sur pilotis, l'ouvrage mesurait 216 m. L'écartement de 8 m entre les parapets avec une chaussée de 5 m et 2 trottoirs de 1,50 m donne une idée de l'ampleur de la réalisation et de la commodité apportée à la circulation. La hauteur prévoyait un libre passage de 2,88 m au-dessus des plus hautes eaux de la crue de 1840. A chaque extrémité, les culées encore en place s'ornent chacune de deux chandelles portant les inscriptions demandées par Mme BOUCICAUT. Construit en pierre de Villebois, il a coûté 486 000 Frs de l'époque, somme à laquelle il fallait ajouter 122 000 Frs pour les chemins d'accès et les abords.

 La municipalité de l'époque, avec Mr MAZUET-DUBIEF, Maire, eut à intervenir pour l'achat des terrains né-cessaires à la rectification du tracé du chemin d'intérêt commun n0 39 de St-Martin-en-Bresse à Gergy. Dans sa séance extraordinaire du 14 Décembre 1887, elle approuvait le projet d'achat présenté par le service vicinal pour un montant de 17 623 Frs, somme à imputer sur les 625000 Frs prévus par Mme BOUCICAUT, alors décédée, pour la construction du pont. Le Conseil laissait entendre que "les tentatives faites pour obtenir la cession à l'amiable des dits terrains" resteraient "probablement infructueuses" et qu'il faudrait "provoquer le décret déclaratif d'utilité publique". Effectivement il fal-lut exproprier. Une enquête eut lieu pendant 8 jours à la mairie. Le 12 Février 1888, le Conseil donne un avis favorable au projet "considérant qu'aucune objection sérieuse ne s'est produite". Et dans sa séance extraordi-naire du 18 Mars 1888, il approuvait "le tableau des sommes à offrir aux propriétaires, locataires. fermiers des terrains à exproprier". Enfin il eut à se prononcer par la suite dans l'acquisition de deux petites parcelles de pré à raison de 30 Frs et 60 Frs l'are sur BAZARD Adolphe et MERAY Hugues. Apparemment la commune n'engagea qu'une modeste dépense prévue dans son budget vicinal au titre de travaux sur ce chemin d'intérêt commun n0 39 et entièrement compensée par une subvention de 202,61 Frs allouée sur le fond du département par autorisation spéciale le 23 Juillet 1889.

Les Travaux

 Commencés peu avant le décès de Mme BOUCICAUT. en Novembre 1887, ils durèrent près de 3 années. Une photo du pont en construction datant de 1889 orne toujours la salle de réunion de la mairie. Elle témoigne de l'importance des travaux confiés à un entrepreneur de Mâcon. Mr BRUNO. L'examen des documents comptables peut nous donner quelques idées sur la technicité, la diversité et les difficultés de la réalisation, sur les conditions de vie de la population et sur une partie des familles et des artisans de la Commune.

 La photo montre la quantité des bois utilisés et l'habilité du travail des charpentiers. Un scaphandre permettait d'inspecter le fond du lit de la Saône qui se révéla pas très porteur. Il assurait le guidage et la surveillance des implantations. Une locomotive consommant des ki1os de chiffons actionnait une pompe pour "l'épuisement des quatre caissons correspondant aux quatre pi-les. Les mariniers de Verjux, des maçons et manœuvres, tâcherons, terrassiers travaillaient sur place avec les charpentiers, tandis que les messagers et voitures approvisionnaient le chantier à partir de Chalon, Fontai-nes et surtout la gare de GERGY construite au début des années 1870. (Une délibération de 1868 réclame l'installation d'un bureau de poste, appuyant en outre son argumentation sur la progression attendue du courrier qu'entraînera la construction prévue dans 18 mois de la gare de chemin de fer). L'hiver très rigoureux de 1890 augmenta les difficultés, obligea à casser la glace en plusieurs occasions. Collations et vin chaud attestent de la pénibilité des conditions atmosphériques. Enfin les acacias de part et d'autre de la route de Verjux semblent avoir pour origine les 8000 plants achetés aux fins de plantation sur ces talus.

 Les prix pratiqués à l'époque, comparés les uns aux autres, donnent quelques indices sur le pouvoir d'achat des ménages et permettent d'en apprécier l'évolution.

 Les tarifs horaires pratiqués s'étageaient de 0,25 Frs:

0,30 Frs pour un manœuvre, à 0,50 Frs pour un maçon, un marinier, à 0,60 Frs pour un charpentier, un paveur ou le chauffeur de la locomobile le jour et 0,75 Frs la nuit. Les prix de journée 2,50 Frs - 3 Frs -6 Frs permettent d'évaluer la durée du travail à 10h par jour. Un droitier percevait 5 centimes supplémentaires de l'heure, vu le gain de temps qu'il procurait au déchargement des wagons. Un voiturier recevait 1 Fr par heure de voiture à un collier.

Comparée à celle du travail, la valeur des matériaux était élevée: 1,50 Fr le sac de chaux, 3,50 Frs les 50 kg de ciment, 4,25 à 10 Frs le mètre cube de pierre, 2,25 à2,75 Frs le fil à plomb, 3,50 Frs une rame, 2 Frs le mètre de précision, 2,50 Frs une règle en sapin de 5 m, 1 Fr le kilo de graines fourragères, mais 20 Frs seulement pour 2000 plants d'acacias. Le litre de vin chaud valait 1 Fr soit 4 h de travail de manœuvre ou 2 h de maçon. Le coût de la photographie peut expliquer la rareté des documents de cette nature: 375 Frs pour frais de déplacement et clichés de 50 x 60 d'une vue d'ensemble et d'une arche du pont par un homme de l'art de Mâcon.

Une autre source, "Souvenirs d'enfance" d'Émile Jacquard (1) un contemporain puisqu'il est né en 1876, nous apprend qu'après s'être fait coiffé pour 6 sous (30 centimes), un jeune recevait 10 sous (50 centimes), voire 1 Fr le jour de la fête de GERGY. Il pouvait arrondir son pécule en décrochant l'un des trois rubans arrimés en haut du mât de cocagne, soigneusement savonné, exploit d'une récompense de 3 Frs, 2 Frs ou 1 Fr.

Durant ces trois années, l'économie de la région a bénéficié d'un supplément non négligeable d'activité:

Chagny - Fontaines pour la pierre d'enrochement et des chemins, Chalon, Verdun, Bragny, les Bordes et naturellement Verjux et Gergy qui ont fourni en plus la majeure partie de la main-d'oeuvre. Pour nous en tenir à notre commune, citons des métiers et des noms d'alors:

forgerons (Fournier Pierre, Boillot J.B.), charron (Porcheret Antoine), menuisier (Tabernier Ernest), tonnelier (Merlin Joseph), terrassier, scieur de long (Denizot François), charpentier (Baudrant Philippe), maître maçon (Clément Pierre), plâtrier peintre (Aprile Jean), bourrelier (Brosselin J.M.), marchand, négociant, fournisseur (Bruno, Lartaud, Doudon, Clément Julien, Leureau...).

Les voituriers, nombreux, assuraient l'approvisionnement, les déblaiements, le cylindrage...: Gonnot Eugène, Huard Jules, Bonnardin Jean, Fournier Jean, Guilard Louis, Mazuet J.B., Desbois Auguste, Battault Louis. Beaucoup de noms nous sont familiers, mais nombre des activités ont disparu, victimes de la mécanisation et des conditions économiques nouvelles.

 (1) ouvrage aimablement prêté par Mr CHATEAU.

Inauguration

Le 24 Août 1890, le pont a été "inauguré et livré à la circulation publique".

Le courrier de l'époque relate d'une manière très détaillée les "Fêtes de Verjux" célébrées avec un "très grand éclat" devant une foule "énorme évaluée à 20 000 personnes" et ce "malgré le ciel menaçant", il faut préciser que l'inauguration était double, celle du monument élevé à la mémoire de Madame BOUCICAUT ayant une portée nationale. Tous les participants avaient rejoint Verjux par le train, la route, voitures, vélocipèdes, piétons et même la Saône que sillonnent deux gros bateaux, des barques, des périssoires.

Les sociétés du Bon Marché, Harmonie et Chorale arrivées la veille de Chalon, Harmonie de cette ville, la Musique du 56è, la Fanfare de Gergy, les pompiers, les sociétés de Secours Mutuel et des Vignerons, des sauveteurs de natation, toutes avec leur bannière, les gendarmes à cheval, des élus nationaux et départementaux, le Préfet, les représentants des administrations, les exécuteurs testamentaires de Mme BOUCICAUT, MM Quanet et Mazuet-Dubief, maires de Verjux et Gergy et leurs conseillers municipaux, ... participaient au défilé après réception à la gare locale.

Après la visite du Pont, l'inauguration du monument commençait par "l'exécution magistrale" de l'hymne funèbre et triomphal de Victor Hugo par l'Harmonie et la Chorale du Bon Marché. Mr Loranchet, ancien député, chargé par le comité de patronage de remettre l'ouvrage commémoratif à la commune de Verjux dit ensuite "l'inépuisable bienfaisance" de la patronne du Bon Marché, la discrétion de ses libéralités, leur diversité et leur importance, et sa satisfaction de confier l'œuvre de MM Boileau et Perrey "à l'un des amis les plus sincères et en même temps à un des admirateurs les plus convaincus de Mme BOUCICAUT', suivent les discours de Mr Plassard, administrateur du Grand Magasin et de Mr le Préfet. La poésie d'un employé clôturait d'émouvante manière la cérémonie. Et tout se termina par un banquet de plusieurs centaines de couverts, offert et organisé par le Bon Marché. Deux trains assurèrent le retour des participants sur Chalon. Jamais Verjux n'avait été le centre d'une manifestation d'une telle ampleur et d'une telle qualité.

Avec l'achèvement du pont s'ouvrait une étape nouvelle dans la vie des habitants de cette commune, dans leurs relations avec la rive droite en particulier. Nous concluons avec l'appréciation de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de 1891: "C'est un ouvrage considérable, comparable, sinon supérieur aux plus grands ponts en maçonnerie qui existent en ce moment. Il répond complètement, croyons-nous aux vues de la donatrice, et par les services qu'il rend à la population de Verjux et par ses qualités de hardiesse, de grandeur et de simplicité".

Très esthétique, techniquement réussi, brillamment inauguré, le pont, généreusement offert par Mme BOUCICAUT à son village de Verjux, allait marquer les rapports de nos deux villages depuis cette année 1890, rapports de tous les jours, mais aussi rapports des moments difficiles: crue de 1910, occupation allemande et destruction, crue de 1955, pont provisoire actuel.

 Un lien entre les hommes.

Les relations avec nos voisins d'outre-Saône, pour ancestrales qu'elles soient, n'en présentaient pas moins, comme tout ce qui est humain, des aspects tantôt sereins et de bonne civilité, tantôt des côtés moins amènes.

Commençons par les derniers, les plus anecdotiques même s'ils furent réels, pour rappeler la "Guéguerre" des petits vachers, héritiers peut-être des lointaines querelles des Eduéens de la rive droite, et des Séquanes de la rive gauche. Emile Jacquard, dans ses "Souvenirs d'enfance", déjà cité dans la première partie de cet article, rapporte les thèmes, en patois naturellement des joutes oratoires disputées par dessus la Saône:

 "Torne, vire mon bôton

Les Geargy sont des évortons"

"Les Vorjeux, les culs maillés,

Les mingeous de chats crevés"

"Les Geargy, les pataquis,

Les mingeous de chats peuris ".

 Les anciens ont souvenance de ces échanges inoffensifs et d'autres plus concrets, de volées de cailloux de part et d'autre des entrées du pont. Souvenons nous aussi que se rendre au bal, de part et d'autre de la rivière, était une expédition périlleuse qu'il valait mieux ne pas entreprendre seul et sans assurer ses arrières et les moyens d'une retraite précipitée.

Dans le travail, par contre, la coopération et l'entente étaient de mise. En effet, la gare de Gergy approvisionnait déjà Verjux. La fête des écoles de 1881 avait été organisée conjointement. Les municipalités œuvraient la main dans la main. La circulation des salariés, commerçants, artisans, du médecin et des clients, gagna en facilité et en efficacité. Les activités de Gergy concernant la forêt, la tuilerie, les cultures et la vigne des Bourgeois, puis la gravure et le Centre des essences de l'armée, utilisaient de nombreux ouvriers, traités diversement. Le registre des délibérations du Conseil Municipal nous apprend les noms de quelques médecins installés à Gergy à la fin du siècle précédent: Loranchet qui fut député (Maison de M. et Mme DEVILLARD), Larcher parti ensuite à Verdun, Djelalian monté à Paris, Rétéossian son successeur.. Le docteur Djelalian, dans la séance du 24 Décembre 1899 est "félicité pour son dévouement, sa science intelligente des antiseptiques par les méthodes Pasteur et ses soins empressés" qui ont contribué à la prompte guérison des blessés, au nombre de cinq soignés à l'école transformée en hôpital, à la suite d'une explosion d'acétylène au Café Colas.

Le commerce local bénéficie lui aussi de la clientèle et des approvisionnements de la rive gauche. Le marché aux volailles occupait les deux côtés de la place de la mairie, tandis que les "bourriques" attendaient, alignées derrière l'église. Les commerçants toutes branches, s'installaient place de l'église, et les maraîchers devant actuellement la boucherie de M. et Mme Nomblot et le poste d'essence, les négociants d'autrefois comportant une boulangerie, un marchand de chapeaux et un autre de légumes.

 La foire aux porcelets se tenait à l'emplacement actuel du monument aux déportés. Le 22 Septembre se tenait une fête - foire aux bestiaux, à l'occasion de laquelle chaque aubergiste s'approvisionnait avec un fût de blanc bourru de la Côte, les vendanges locales ne commençant en général qu'après le premier octobre et entraînant le prolongement des vacances pour les grands écoliers. Autre signe d'essor économique rural, en 1900, le Conseil Municipal demanda la création d'un dépôt d'étalons. "Cette station serait bien située à Gergy pour servir les intérêts de l'agriculture des deux rives de la Saône". En 1905, un décret ministériel la supprimait pour insuffisance du nombre de juments saillies. L'année 1899, à l'occasion de l'organisation d'un réseau téléphonique départemental, une délibération donnait un aperçu de l'activité et des fortunes. Le Conseil demandait le raccordement du bureau télégraphique Gergy-Gare au bureau de la poste et, pour le téléphone, estimait "que le nombre des abonnés pourrait être au début de cinq à dix, pouvant comprendre les Graveurs, les Négociants résidant ou ayant maison de campagne à Gergy, les Médecin, Pharmaciens, Notaire et aussi les Bourgeois". Mais vu le montant des dépenses, la création du ré-seau téléphonique fut ajourné l'année suivante jusqu'en 1910, où une nouvelle décision incluait la construction du bu-reau de poste actuel pour 1912.

Depuis, les relations par le pont Boucicaut n'ont fait que s'amplifier entre les habitants des deux communes sur le plan économique, et naturellement, comme chacun peut le constater, sur le plan social et familial: mariages, vie des sociétés, vie religieuse, école... En effet, toutes les associations de loisirs Foyer Rural, troisième âge, pétanque, foot-baIl, tennis, judo, comité des fêtes, fanfare, ... comportent un nombre non négligeable d'adhérents actifs de Verjux. L'Espérance autre-fois déjà comptait des gymnastes talentueux de cette commune.

Le pont offre à chaque groupement l'aire des deux villages et un réservoir humain de 2500 habitants qui assure une certaine régularité de recrutement au fil des ans et des possibilités d'action améliorées. Le Comité des Fêtes veut-il orga-niser un concours de tir aux pigeons en toute sécurité? Il fran-chit la rivière allègrement, et est accueilli de la même manière. L'église de Gergy est-elle impropre, pour cause de réparation, à la célébration d'un mariage? Celle de Verjux ouvre ses portes aux fidèles. Le nombre de jeunes enfants à pré-scolariser est-il insuffisant à Verjux ? Qu'à cela ne tienne, la coopération avec Gergy permettra de construire ici une quatrième classe maternelle. Le médecin ne peut-il s'installer à Gergy ? Il le fait volontiers à Verjux. Les exemples ne manquent pas de l'interdépendance de plus en plus marquée de nos deux communes, du fait de leur proximité et des facilités de communication apportées par le pont.

 La crue de 1910.

 Cette inondation allait faire ressortir un autre avantage inappréciable du pont Boucicaut: la certitude de secours rapides, c'est-à-dire la sécurité.

D'après nos anciens, l'année 1910 reste marquée par un temps exécrable et par des récoltes déplorables. Les pluies continuelles avaient entraîné un niveau élevé des eaux, et plusieurs crues. Le foin coupé était chargé vert, et remonté dans les champs pour le sauver et essayer de le sécher. Le blé germait sur pied. Récolté par petites quantités, il était rentré en vrac. Vraiment cette année 1910 a laissé de bien pénibles souvenirs. Et la crue de janvier en avait été le mauvais présage.

Au cours de cette première grande inondation du siècle, l'eau atteignit 8, 21 m à Verdun, contre 8,10 m en 1840. Un jour de grand vent vit s'amplifier les assauts des vagues submergeant la digue. Tout le monde fut mobilisé pour la renfor-cer avec en particulier des planches, du fumier... Elle céda tout près de la route, non loin du monument érigé à la mémoi-re de Mme Boucicaut. Le pont permis l'apport et le déversement de pierre dans la brêche naissante.

Devant le danger, gens et animaux avaient été évacués. La chaussée rassurante du pont les avait tout naturellement guidés chez nous. Une délibération du 10 Février 1910 nous le confirme. "Le Conseil Municipal considérant que la commune de Gergy a fait acte de solidarité en venant en aide à la popu-lation de Verjux menacée par l'inondation du 28 Janvier, en donnant asile pendant trois jours, aux habitants de Verjux et à leur bétail, estime qu'il n'y a pas lieu de faire dans la commu-ne, une souscription publique pour secours aux inondés. Mais la commune de Gergy, prenant part à la situation pénible des inondés du département de Saône-et-Loire, vote la somme de cinquante francs...

L'Occupation.

Le pont continua pendant des décades à rapprocher les populations et à leur faciliter travail et distractions jusqu'à la dernière guerre.

Après la défaite de Juin 1940, l'occupation du territoire allait à nouveau faire de la Saône une frontière hérissée de fu-sils cette fois. La ligne de démarcation séparait Verjux, en zo-ne libre, et Gergy en zone occupée. Des douaniers allemands gardaient l'entrée ouest du pont. De l'autre côté, à hauteur de la statue de Mme Boucicaut, veillaient les Français. Ne pas-saient que les titulaires du fameux "Ausweis" qui ne préser-vait pas de la fouille. Oublier de le présenter, même pour un habitué, pouvait donner droit à un coup de semonce. Ces messieurs avaient, certains s'en souviennent, la gachette fa-cile.

Malgré toutes ces précautions, les documents pas-saient, enroulés dans le cadre ou le guidon d'une bicyclette, cloués par des punaises sous une brouette ou une charrette, ou dissimulés sous des marchandises... etc...

L'imagination, l'astuce étaient de rigueur. Le courage aussi. Devant les difficultés de franchir physiquement cette frontiè-re intérieure, les prisonniers évadés, les communistes, armé-niens, juifs persécutés, les jeunes en grippe avec le Service du Travail Obligatoire (STO) dans le grand Reich, les "terroris-tes" en quête d'un asile plus sûr, les personnalités et les docu-ments de cette armée des ombres optaient pour une tra-versée discrète, nocturne souvent, en barque ou à la nage, ou profitaient de la garde d'un douanier bienveillant. Les pas-seurs devaient observer l'horaire plus ou moins régulier des patrouilles de surveillance. Il est vrai que parfois, la nuit et le mauvais temps aidant, les soldats de ronde préféraient plon-ger dans un somme réparateur sur la paille accueillante des granges ou le foin douillet des fenils.

Ainsi, du fait d'occupants implacables, le pont perdait sa vocation de lien entre les hommes pour devenir jusqu'au 11 Novembre 1942, date de l'entrée en zone libre des troupes Hitlériennes, un obstacle dressé par les nazis racistes. Le beau pont de Mme Boucicaut devait en perdre ses arches. En effet, trop de monde lui en voulait. L'aviation alliée, tout d'a-bord qui le pilonna de torpilles à plusieurs reprises, mais le manqua fin Août 1944. Les Allemands enfin qui, après avoir fait percer d'innombrables trous de mine, les bourrèrent d'ex-plosif et le lundi 4 Septembre 1944, vers 17 heures, peu avant de se retirer, déclenchèrent une formidable déflagration. La poussière et la fumée montèrent très haut dans le ciel. Le bruit fut perçu à des kilomètres. Les vitres volèrent en éclats à plus de cent mètres à la ronde. Tous les bâtiments de Gergy tremblèrent. Le pont n'avait plus ses voûtes, ni sa large chaussée. Il avait 54 ans à peine.

 La crue de 1955.

 La Saône séparait encore les deux villages. Les antiques moyens de traversée reprenaient à nouveau du service: les barques, puis le bac, avec la lenteur et toutes les sujétions que ces moyens comportent. M. Guérin Jules, M. Villier dit "Caraco" et M. Schmutz remplaçant, tous trois employés des Ponts et Chaussées assuraient le passage gratuit de 1944 à 1957, à la satisfaction des usagers. Mais pour autant le pont manquait. Il fit même cruelle-ment défaut au début de 1955.

Début Janvier, trente centimètres de neige s'étalèrent sur tout le bassin de la Saône et du Doubs, et beaucoup plus dans le Jura. Le 11 Jan-vier, le dégel général s'installa avec des chutes de pluie abondantes. Le lendemain, Saône et Doubs s'enflaient simultanément. Les conditions d'une crue importante se trouvaient réunies. La cote de 3,44 m à Verdun le 12, passait à 8,36 m le mardi 18, jour où commençait la décrue du Doubs à Be-sançon. Dans la nuit suivante, la digue craquait à 3 heures du matin au lieu-dit dénommé "La Brèche" depuis. Le mercredi 19, l'eau atteignait son maxi-mum à 7 heures à Verdun, soit 8,44 m, puis baissait régulièrement. A Chalon, le maximum atteint ce même jour à 11 heures avec 6,48 m passait à 6,80 m enfin de journée. Le détournement par la brèche se soldait par une baisse de 4 cm seulement des eaux dans cette ville.

 Pour les habitants de Verjux, la fuite avait commencé dans l'obscurité. Le grondement lugubre des eaux s'engouf-frant dans la plaine, rompait le silence de la nuit. Une quaran-taine de bovins et une vingtaine de porcs dirigés sur Damerey étaient répartis ensuite dans d'autres villages voisins d'ac-cueil. Le vendredi 21 au soir, des vagues de un mètre ren-daient dangereux le parcours de 6 km des embarcations vers l'Est. La vedette du 35ème régiment du génie permit ensuite le remorquage de la "plate" chargée de bétail vers Gergy. Au-paravant, deux cars de CRS avaient évacué une soixantaine de vieillards, femmes et enfants sur St Maurice, Damerey et Chalon.

Les pertes en gros bovins furent minimes. Poules et la-pins qui n'avaient pu gagner les greniers, semblent avoir payé le plus lourd tribut. Alors qu'en 1840, des dizaines de maisons en briques non cuites s'étaient effondrées, cette fois elles ré-sistèrent, bien que parfois percées de part en part par un tronc d'arbre, véritable bélier conduit par le flot torrentueux. Les personnes accourues à l'aide, civils des villages voisins dont Gergy bien sûr, pompiers, gendarmes, militaires n'eu-rent pas d'autres désagréments que ceux de bains forcés dans l'eau glacée, et des frayeurs éprouvées au cours du chargement du bétail apeuré, de la conduite des embarca-tions surchargées et parfois, de leur chavirement dans les eaux tumultueuses. La rapidité de l'isolement de Verjux est illustrée par l'arrivée de deux gendarmes de St Jean des Vi-gnes venant de Damerey, surpris par la montée des flots et devant regagner Gergy. Le représentant de notre police mu-nicipale participa à la manoeure périlleuse des barques ren-dues plus instables par le poids et l'encombrement des lour-des motos. Dans son album réalise sur le sujet, au profit des si-nistrés, "Le Courrier" rendit hommage à tous les sauveteurs. Sur le rôle des pontonniers du génie, il rapportait notamment:

" La Compagnie du Capitaine Trossard faisait merveille sous les ordres du Lieutenant Pellegrin et des Aspirants Simonin et Saunier, les hommes se dépensaient inlassablement. Parmi ceux-ci, les Nord-Africains des régions d'Oran, d'Alger, de Djelfa et du Fort National n'étant pas les moins empressés à secourir les agriculteurs, leurs frères de la métropole". Pour certains, que d'eau a coulé sous les ponts! Il restait des dégâts matériels considérables à Verjux sinistré à 100 % dans ses 159 foyers et 475 personnes.

 Le Pont provisoire.

A la suite de cette inondation catastrophi-que, la reconstruction du pont fut sérieusement envisagée et hâtée. La solution d'un pont provisoire, celui que nous connaissons encore trente ans après, fut retenue sans doute pour des raisons éco-nomiques. Son inauguration eut lieu le 22 Septembre 1957 en présence de MM Chateau Paul et Gaudillat Paul, maires des conseillers municipaux et des sociétés des deux communes, des construc-teurs, ingénieurs, de représentants de la famille de Mme Boucicaut, du Sous-Préfet, de deux Séna-teurs et de M. Borgeot élu du canton et Président du Conseil Général. Ce dernier, après une pensée émue à la mémoire de la bienfaitrice de Verjux, dit toute son admiration à la population de ce village pour son comportement courageux suite à la crue de 1955. Un banquet à la salle des Fêtes de Gergy rassembla les participants, avec, au menu un plat préparé par chacun des restaurants de la commune:

 La Galantine de Canetons truffée avec le Bourgogne Aligoté - présentée par l'Hôtel de la Gare.

La Pôchouse Gergotine avec le Meursault - présentée par l'Hôtel du Pont

L'Estouffade de Sanglier avec le Pommard - présentée par l'Hôtel du Cheval Blanc.

Le Poulet de Bresse garni avec le Mercurey - présenté par l'Hôtel de la Terrasse.

Les Fromages, le Rocher de Glace, les Petits Fours, le Bourgogne, Mousseux, Café, Liqueurs, clôturaient ces agapes très régionales.

 A nouveau un solide édifice enjambait la Saône. Il n'avait rien de l'élégance et des commodités de son prédécesseur. Il n'était d'ailleurs qu'un pont provisoire.

Sa charge limitée à 10 tonnes constitue une entrave aux approvisionnements en matériaux lourds, au passage des cars de ramassage scolaire et même au banal transport des récoltes agricoles, le poids des tracteurs et remorques pleines dépassant couramment ce tonnage. Enfin, son unique voie et l'attente aux extrémités qui en résulte, fait regretter aux anciens les huit mètres de largeur dont cinq mètres de chaussée de son prédécesseur, sur lequel deux chars de pail-e se croisaient aisément.

Afin d'essayer d'en finir avec ce provisoire qui, comme souvent dure, les municipalités de Verjux et Gergy ont simultanément délibéré et demandé que le pont actuel soit rem-placé par un pont neuf qui souffre la comparaison avec celui offert par Mme Boucicaut, il y a un siècle. Des fonds pour les dommages subis pendant la guerre existent encore. On s'aperçoit que la reconstruction, plus de quarante ans après la fin du conflit, n'est toujours pas terminée.

Redonner aux habitants de Verjux et du Canton un moyen de communication de standing égal à celui qui existait ne serait que justice. Ce serait pour l'Etat, la région, le dépar-tement et les Communes intéressées qui participeraient sans doute à cette "réparation", la manière la plus juste, la plus di-gne et la plus sincère d'honorer à l'occasion du centenaire de sa mort, cette dame, grande et généreuse, que fut Mme Boucicaut Marguerite. 

(Nous remercions toutes les personnes qui, par leurs souve-nirs, les documents mis à notre disposition nous ont permis d'évoquer le passé et, en particulier, M. Guillot du G.E.H.V., M. Chateau, M. Charles, M. Borey...).